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Mali : la Révolte des esclaves…

La région de Kayes est généralement connue comme une zone d’émigration, notamment en milieu soninké, maraka ou Sarakollé selon les appellations. Ce qui est moins connu, c’est que les communautés soninké sont fortement hiérarchisées et se décomposent en classes : celles des « nobles » et des « esclaves ». Longtemps admis et toléré, l’esclavage vient d’être fortement contesté dans cette région du Mali par la génération nouvelle, celle qui, défiant la société soninké conservatrice, rejette le diktat imposé depuis des siècles à leurs arrière-parents et parents et entendent s’affranchir d’une situation que les textes fondamentaux de la République condamnent en des termes sans équivoque. Si cela peut paraître surprenant pour certains, l’esclavage est cependant un phénomène très courant au Mali, dans presque toutes les régions administratives du pays.

C’est une lettre de Me Modibo Sylla, Avocat près les Cours et Tribunaux du Mali, adressée au Ministre de la Justice du Mali et publiée par le Bihebdomadaire Le Zénith-Balé de ce lundi, 1er octobre 2018, qui révèle les faits d’une extrême gravité pour la stabilité sociale dans les communautés soninké de la Région de Kayes. Dans sa lettre, Me Sylla rappelle que certaines personnes « caractérisé(e)s et identifié(e)s par leurs noms de familles sont considéré(e)s comme des sous-hommes et hommes de main, qui ne peuvent épouser les femmes nobles » alors que « les soi-disant maîtres, sont autorisés à tout moment à avoir des relations intimes avec les femmes « esclaves », sans leur consentement ».

Ces faits et d’autres qui obligent par exemple les « esclaves » à travailler gratuitement dans les champs des « maîtres » ou à exécuter des travaux d’intérêt général sans rémunération constituent des « actes réactionnaires, esclavagistes, discriminatoires et attentatoires aux droits humains élémentaires que l’État du Mali a pourtant consacrés dans la Loi Fondamentale de la République, La Constitution, dans ses articles I et II… » rappelle Me Sylla. C’est pourquoi la révolte de la jeunesse « esclave » contre leurs prétendus « maîtres » est un acte de haute responsabilité pour la restauration de la dignité de leurs auteurs.

Comme pour défier l’État du Mali, les soi-disant « maîtres » ont pris des mesures de rétorsion répressives à l’encontre des insurgés : blocus des familles, interdiction pour les femmes d’aller au marché ou au puits, retrait des champs de culture, boycott des évènements sociaux (baptême, mariage, funérailles) et surtout violences physiques par des milices constituées. Bref, ce qui se passe en première Région et principalement dans la Commune de Diancounté Camara est ignoble et constitue une insulte à la République et une violation grave des Droits humains. Certains ressortissants de la zone installés en France tentent d’étouffer l’affaire à travers des démentis sur des médias français. Mais la lettre de Me Modibo Sylla bien documentée est accablante pour les esclavagistes soninkés.

Malgré la gravité des faits, le phénomène de l’esclavage est pourtant courant au Mali. C’est un esclavage sournois dont des communautés entières sont les victimes silencieuses car accepté de tous. Malgré la Loi fondamentale, malgré l’islamisation -même si celle-ci est de façade- l’esclavage au Mali frappe encore d’ostracisme des groupes humains dont le seul tort est d’être nés de parents considérés eux-mêmes comme « esclaves » taillables et corvéable à volonté. La révolte est le signe que les jeunes ont pris conscience de leur dignité de personne humaine. Comme le disent les Malinkés : « Quand un Homme refuse, il dit non ». Les jeunes Traoré, Sissoko, Kamissoko, Konaté, Diakité, Soumaré etc. de Diancounté Camara et d’ailleurs viennent de sonner le tocsin en vue de rétablir la dignité de leurs devanciers et la leur. Désormais, plus rien ne sera comme avant dans cette communauté soninké qui est pourtant à la base de l’islamisation du Mandé de Soundiata Kéïta.

Il faut espérer que la lettre de Me Modibo Sylla, adressée au Ministre de la Justice et rendue publique, sera l’élément catalyseur pour que les autorités politiques et surtout judiciaires s’intéressent à ce problème qui, s’il n’est pas traité diligemment et dans le respect des Droits humains conformément aux textes fondamentaux de la République, peut déboucher sur des violences susceptibles de déstabiliser la région. Il appartient également aux défenseurs des Droits humains de se saisir de ce dossier au mieux des intérêts des populations opprimées pour que plus jamais l’esclavage ne survive dans cette région de notre pays et partant sur toute l’étendue du territoire national. Certes certaines populations se complaisent dans leur situation d’«esclaves » dont elles tirent des avantages financiers et en nature. Cependant cela ne saurait concerner la génération nouvelle éprise de liberté et de justice comme celle de Diancounté Camara.

Diala Thiény Konaté

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