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L’École malienne : Entre petite excellence et grande médiocrité

La semaine dernière a été marquée par deux évènements importants pour l’École malienne. Il s’agit de la Journée du Bon élève, journée d’excellence célébrée à Koulouba sous la houlette du Président de la République, et la célébration de la Journée internationale de l’Enseignant. En d’autres circonstances, ces deux évènements auraient été chargés d’une grande signification. Mais dans le contexte d’une école malienne en profonde crise, ils sont passés presqu’inaperçus. Si la célébration de l’excellence, même anecdotique, est un encouragement pour un peu plus de la centaine d’élèves lauréats issus de tous examens confondus, il est plus qu’impérieux de se pencher, en profondeur, sur l’École malienne dominée par la grande médiocrité et des élèves et de leurs enseignants, dans une atmosphère de corruption rampante qui a miné l’éducation pour encore très longtemps.

Les nostalgiques d’une école malienne performante telle que le pays l’a connue, principalement dans les années 1980, ont dû avoir plusieurs pincements au cœur à l’occasion de la Journée du Bon élève qui est célébrée depuis maintenant quinze ans dans notre pays. Réunis au Palais de Koulouba sous la houlette du Président Ibrahim Boubacar Kéita, ce samedi, 06 octobre 2018, les 106 élèves excellents ont sans doute savouré l’honneur à eux fait par la Nation et ses plus hauts représentants et en présence de la représentation internationale dans la Salle des Banquets de Koulouba. Non seulement les élèves lauréats ont des raisons légitimes d’être fiers de leurs résultats scolaires mais également leurs parents, et surtout les autorités maliennes mais pour des raisons différentes.

En effet, il n’est un secret pour personne que l’École malienne est au plus mal et cela depuis mars 1991, quand l’Association des élèves et étudiants du Mali, l’AEEM, a pris en otage l’éducation dans notre pays. Cette Association créée par un certain Oumar Mariko, alors étudiant en médecine, et actuellement Député à l’Assemblée nationale du Mali, a embrigadé et caporalisé l’École malienne en permettant à des médiocres de faire main basse sur une école malienne qui a été l’une des réussites du régime de l’ancien Président Moussa Traoré et faisait la fierté de tout un peuple. Depuis maintenant 27 ans, aucun des Présidents du Mali n’a su redresser et mettre sur les rails l’École malienne qui est devenue la fabrique des cancres et autres jinèbolaw.

La Journée du Bon élève, quinzième du genre, apparaît donc comme une frêle lueur de bougie dans la tempête que traverse l’éducation au Mali. On peut comprendre les envolées lyriques et quelquefois dithyrambiques d’IBK pour magnifier ces 106 élèves qui se détachent de la grisaille dans laquelle se noient des centaines de milliers de leurs camarades. Certes le Président de la République a raison quand il affirme : « Notre part du génie a été apporté il y a bien longtemps » ou comme à son habitude : « Nous fûmes quand d’autres n’étaient pas ». Mais que valent ces assertions quand notre peuple actuel n’a su tirer aucun avantage, ou presque, de ces faits historiques ?

Les meilleurs élèves 2018

Il faut certes encourager ceux qui, par leurs efforts, nous montrent que quelque chose est possible pour l’École malienne, en espérant que d’autres puissent y trouver matière à émulation. Il faut même aller au-delà en leur réservant une place dans la Fonction publique malienne quand ils auront fini leurs études et cela par « discrimination positive ». Mais il faut arrêter de se voiler la face avec des slogans du type « Ensemble pour une Éducation Équitable, Inclusive et de Qualité pour Tous ». Car non seulement l’Éducation malienne est loin d’être « équitable » en permettant aux enfants de riches d’aller dans les meilleures écoles, mais elle est également d’une « qualité » douteuse pour tous ceux qui, peu ou prou, scrutent l’École malienne depuis quelques années. Quand on voit la fraude massive dans les examens du DEF et du BAC, chaque année, au vu et au su de tous, quand on voit la médiocrité dans nos Universités qui fabriquent des chômeurs sans niveau, on ne peut se satisfaire de la réussite de 106 élèves, mêmes excellents.

La Journée Internationale de l’Enseignant, célébrée ce vendredi, 06 octobre 2018, aurait dû être une journée de remise en cause de tout notre système d’enseignement qui est en faillite depuis bientôt trois décennies. Car il faut le reconnaître, nos élèves sont médiocres parce que le personnel enseignant qui les encadre est médiocre. En effet, en plus d’être mal formés, les enseignants bénéficient rarement de formations de remise à niveau. Il y a de cela huit ans, depuis 2010, que la nouvelle méthodologique dite d’Approche par Compétence (APC) a été introduite dans l’éducation. Or cette nouvelle méthodologie est loin de faire l’unanimité au sein des enseignants dont beaucoup n’ont pas, à ce jour, reçu la formation nécessaire à cet effet. Il s’en suit une cacophonie généralisée où chaque enseignant semble pratiquer la méthodologie de son choix.

Abinou Témé, le ministre de l’éducation lors de la cérémonie d’excellence

Cette carence qui nuit hautement à la qualité de l’enseignement n’est rien à côté de la corruption qui sévit dans les écoles maliennes. En effet, l’enseignement s’est moralement dégradé le jour où les enseignants se sont mis en tête de monnayer leurs savoirs auprès des élèves et étudiants et de leurs parents. Aujourd’hui, des enseignants vendent des notes à leurs élèves sans aucune gêne et cela jusqu’à l’Université. C’est le cas de ce Professeur de Sociologie qui dispense le plus rapidement possible ses cours en salle et invite ses étudiants à s’inscrire à un cours privé où toutes les explications leurs sont données, moyennant 10 000 FCFA par étudiant. La même pratique a cours dans les évaluations où des étudiants sans niveau réussissent les examens de passage en classe supérieure en payant de l’argent aux professeurs ou à l’administration scolaire. Par pudeur, on ne vous parlera pas d’autres pratiques peu glorieuses qui concernent spécifiquement les filles.

C’est peu de dire que l’École malienne va mal. Elle est au plus mal. Les nombreux états généraux organisés depuis l’ère démocratique n’ont servi à rien car les fossoyeurs de l’École malienne sont toujours tapis au sein des administrations scolaires. À voir ce fleuron qu’est Kabala et la médiocrité de l’enseignement qui y est produit, on ne peut s’empêcher de dire : « quel gâchis !» C’est à se demander si les autorités politiques se rendent compte de la menace qui pèse sur l’avenir du Mali à cause de la médiocrité des étudiants qui sortent de nos universités et qui, déjà, ne trouvent aucun emploi pour la majorité d’entre eux, à cause de la grande faiblesse de leur niveau de formation. Dans les domaines spécifiquement techniques, ce sont des demandeurs d’emploi venus de la CEDEAO qui prennent les places que les Maliens sont incapables d’occuper. Voilà pourquoi il ne sert à rien d’afficher sa satisfaction parce que 106 élèves sortent du lot des centaines de milliers d’autres condamnés à végéter.

L’heure est très grave mais on ne semble pas en prendre la mesure. Il n’y aura aucun développement possible quand la ressource humaine n’est pas de qualité. Le Président de la République a dédié son second mandat à la Jeunesse du Mali. Il faut espérer que l’École sera au cœur de cette volonté et que des mesures positives seront prises pour que le Mali retrouve l’École qui faisait sa fierté il n’y a  pas si longtemps. Cependant le mal est si profond qu’un mandat de cinq ans ne suffirait pas à tout réparer. Ce serait bien déjà de commencer…

Diala Thiény Konaté

 

 

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