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Le 4 août 1983 : 35 ans après, le Burkina s’en souvient encore

Le 4 août 1983 est une date qui résonne et résonnera toujours dans la mémoire des Burkinabès et de bien d’autres personnes du monde entier. Elle marque, l’avénement de la révolution démocratique et populaire portée de jeunes officiers avec à leur tête, le capitaine Thomas Sankara. Rappel historique d’une journée qui changera le destin de tout un peuple.

Au terme d’un long processus, de clarification politique au sein des civils, avec un travail sur le long terme des groupes marxistes clandestins, notamment via les organisations syndicales et au sein de la jeunesse, comme de l’armée, à la suite d’une succession de coups d’Etat, la journée du 4 août marque l’aboutissement d’un longue période de combats politiques. Le fil de la journée, minutieusement préparée, riche en rebondissements, va se dérouler comme un scénario digne des meilleurs films à suspens. La journée du 4 août commence comme une journée ordinaire à Po, une ville près de la frontière du Ghana au centre national d’entrainement commando (CNEC). Créé à sa demande par Thomas obtenu lorsqu’on l’avait nomme secrétaire d’Etat en Sankara, il avait obtenu que son adjoint, son ami Blaise Compaoré, le remplace en 1981.

Le capitaine Blaise Compaoré, grand artisan du coup du 4 aôut

Les hommes se lèvent tôt. Un court briefing rassemble Blaise Compaoré, son adjoint Gilbert Diendéré et les sous officiers. Les commandos partent ensuite s’entraîner comme d’habitude puis viennent quelques moments de détente.
Un scénario mis au point minutieusement
A Ouagadougou, la situation est tendue depuis quelques jours. Une certaine effervescence règne dans la ville, chacun s’attend au dénouement d’une crise qui n’a que trop duré avec les commandos de Po en rébellion, tandis que le camp adverse est quelque peu désorganisé, du fait des tiraillements entre Jean-Baptiste Ouédraogo, le président et l’aile droite du pouvoir qui veut en découdre. De nombreux civils ont rejoint la ville de Pô pour se mettre au service de Blaise Compaoré, alors que Thomas Sankara est en résidence surveillée. Les révolutionnaires, militaires et civils ont eu le temps de mettre en place tout un système de messagers qui permettent les liaisons entre la capitale, Pô et les différentes villes de garnison où les amis de Sankara ont des partisans. Une réunion se tient fin juillet. La date de la prise du pouvoir, minutieusement préparée avait été fixée le 1er août. Deux jours avant, Blaise Compaoré était venu à Ouagadougou. Au cours d’un bal il s’était éclipsé, feignant comme il en avait l’habitude de partir avec une fille pour finalement retrouver Thomas Sankara et mettre au point les derniers préparatifs dont cette panne d’électricité mais aussi celle du téléphone en collaboration avec des civils. Le 1er août, les préparatifs commencent. Le téléphone est même momentanément coupé. Mousbila Sankara, un oncle de Thomas Sankara travaille en effet à l’ONATEL, l’Office National des Télécommunications où un groupe de travailleurs est dans le coup. La plupart sont militants du PAI, le parti africain de l’Indépendance, clandestin. Informé de l’annulation, il doit repartir en pleine nuit rétablir les communications. Puis on repousse au 3 août, puis au 4. L’inquiétude gagne de peur que quelqu’un ne parle et que les ennemis découvrent ce qui se prépare.
Vers midi à Po, un officier rentrant de Ouagadougou rapporte les bruits qui courent à Ouagadougou. Gabriel Somé Yorian et Fidèle Guebré, les leaders durs de la droite au sein de l’armée, s’apprêteraient à profiter de la fête de l’indépendance pour prendre le pouvoir à l’aide de leurs commandos en écartant Jean-Baptiste Ouédraogo. On dit même qu’ils préparent une opération militaire contre Pô. Il faut agir ! Ce n’est que l’après-midi que les évènements vont se précipiter.
Rebondissements
A Ouagadougou, en début d’après midi, inquiet des nouvelles qui lui parviennent en provenance de la gendarmerie, Jean-Baptiste Ouédraogo se rend chez le chef d’état-major, le colonel Tamini. Ce dernier semble ne pas s’inquiéter des informations qui circulent, mais néanmoins insiste pour que Jean-Baptiste Ouédraogo intervienne en médiateur. Celui-ci accepte et propose que les négociations se déroulent à son domicile. Vers 15 heures, des petits groupes investissent tous les services publics à Po, afin surtout d’éviter que l’on puisse prévenir la capitale par téléphone. Le CNEC manque de véhicules pour transporter les hommes armés jusqu’à Ouagadougou. Pas question qu’ils soient défectueux et ils doivent aussi pouvoir rouler vite. Une équipe s’empare des camions d’une entreprise canadienne utilisée dans un chantier à quelques kilomètres de là. Les hommes démarrent, répartis en plusieurs groupes, chacun avec une mission précise. Le premier doit investir la Présidence, un autre la radio, un autre la gendarmerie, un autre la compagnie républicaine de sécurité et enfin le dernier le groupement blindé du régiment interarmes plus communément appelé le RIA, au camp Guillaume. Ce n’est que vers 18 heures, en retard sur l’horaire prévu, que la colonne s’ébranle. A la tête de la colonne, outre Blaise Compaoré, se trouve Vincent Sigué. Ancien légionnaire, admiré tout autant que craint pour ses qualités de guerrier, il s’est mis au service de la révolution, totalement dévoué à Thomas Sankara.

Le Capitaine Thomas Sankara, président du CNR

A une cinquantaine de kilomètres de la capitale, Sigué avec un jeune officier de Po, légèrement en avance par rapport au convoi, rencontre un homme en mobylette qui se présente comme un messager de Thomas Sankara. Il leur présente un mot écrit de sa main. Il demande à ce que les para-commandos ne dépassent pas Kombissiri. Il est parvenu à un accord avec Jean-Baptiste Ouédraogo. Celui-ci accepterait finalement de négocier. Ils émettent quelques doutes. Ils ne connaissent pas l’émissaire. Ils ne sont sans doute pas au courant des tractations entamées depuis longtemps avec Jean-Baptiste Ouédraogo. Ils soupçonnent une manœuvre pour retarder leur avance. En plus Sigué est plutôt partisan de la manière forte. Alors ils décident de ne pas transmettre le papier à Blaise Compaoré. Ils lui transmettent un autre message. Il faut foncer sur la capitale.
Que se passe-t-il entre les deux hommes ? Certains affirment que Blaise Compaoré aurait confié à Sigué qu’il se sentait mieux placé pour assumer la plus haute charge du pouvoir, ce qui expliquerait un conflit permanent entre les deux hommes durant les années qui vont suivre. Difficile à infirmer ou à confirmer, puisque Vincent Sigué a été tué le lendemain de l’assassinat de Thomas Sankara, tout prêt de la frontière avec le Ghana ?
Négociation
Thomas Sankara, Henri Zongo, un autre capitaine ami de Thomas Sankara et le colonel Tamini se retrouvent comme prévus aux alentours de 19 heures. Après quelques échanges où chacun expose ses positions, Sankara déclare alors se mettre « à la disposition du groupe pour explorer avec moi les voies et moyens susceptibles de ménager une issue pacifique au conflit dans l’intérêt du pays ». La discussion se poursuit et Jean-Baptiste Ouédraogo, après avoir fait appel à l’unité et au patriotisme de chacun, propose de se démettre de ses fonctions « afin de faciliter la constitution d’un gouvernement de transition qui ferait l’unanimité ». Thomas Sankara se dit prêt à cette solution de compromis mais demande un délai de 4 ou 5 heures pour pouvoir en discuter avec Blaise Compaoré. Et tous se quittent vers 20h30 en prenant rendez-vous pour un peu plus tard vers minuit ou 1 heure du matin.

Thomas Sankara envoie un émissaire auprès d’un dirigeant du PAI pour l’informer de l’accord et lui demander de rappeler ses militants. Une dizaine de membres de ce parti font partie des civils qui doivent guider les camions des commandos aux abords de la capitale. Mais il est trop tard. Ils sont déjà en place.
La progression vers la capitale continue. Peu avant 20 heures la colonne s’arrête aux abords de la capitale. Des militants révolutionnaires les rejoignent comme prévu aux endroits préalablement choisis et montent dans les camions. La capitale est plongée dans l’obscurité par une panne provoquée par des partisans de la révolution. Des employés de l’ONATEL se sont organisés comme prévu pour couper le téléphone selon les besoins, là où c’est nécessaire. Ernest Nongma Ouédraogo, cousin de Sankara, est directeur adjoint de la police nationale. Après le 17 mai, il a certes été écarté mais il est resté dans l’enceinte du camp de la direction de la police et peut encore accéder à certaines informations utiles.
L’électricité étant coupée, les civils montés dans le camion vont guider les para-commandos et leur permettre d’atteindre les différents objectifs malgré l’obscurité. Il faut en effet éviter de donner l’alerte et donc prendre des chemins détournés afin de ne pas se trouver nez à nez avec les hommes de Somé Yorian répartis un peu partout aux abords de la ville afin justement d’éviter la montée des para-commandos de Po.
L’assaut final
C’est à 20h30 que l’assaut coordonné des différents objectifs est lancé et les premiers coups de feu éclatent vers 21h. On croit d’abord en cette veille de la fête de l’indépendance à un feu d’artifice. Les tensions avaient petit à petit été oubliées par la population pour laisser place à une certaine insouciance, excepté parmi les militants qui pouvaient ainsi plus tranquillement se consacrer à la préparation de cette prise du pouvoir La gendarmerie et la compagnie républicaine de sécurité sont rapidement investies. La base aérienne et le groupement d’artillerie comptent en leur sein de jeunes officiers acquis à la révolution qui ont été associés aux préparatifs de cette journée. Conformément au plan prévu, ces deux camps sont rapidement neutralisés. Le ralliement des soldats ne fait aucune difficulté après quelques explications tant la popularité des officiers progressistes est grande. La situation est plus difficile autour de la présidence. Les soldats de la garde sont disposés tout autour sur deux rangées de défense et les para-commandos se voient même un moment presque encerclés avant de finir par prendre le dessus. Mais c’est surtout au groupement blindé que la riposte est plus vive. Jean-Claude Kamboulé, qui le commande, avait été un des principaux instigateurs du 17 mai qui avait écarté Thomas Sankara du poste de premier ministre. Il faudra un peu plus de temps pour s’emparer du camp. Les commandos doivent utiliser des lance-roquettes et des grenades anti-char grâce auxquels ils parviennent à détruire deux chars. Les assiégés réalisent assez rapidement que leur chef s’est enfui et finissent par se rendre.
Autour de la résidence de Jean-Baptiste Ouédraogo les hommes de la garde présidentielle échangent un feu nourri avec un groupe de para-commandos dirigés par Vincent Sigué. Celui-ci menace à haute voix de tuer tout le monde si la garde ne se rend pas. Les fusillades durent un bon moment avant que les hommes de la garde présidentielle ne se rendent. Blaise Compaoré arrive vers 22h puis Thomas Sankara vers 23h. Il ordonne à tous de cesser le feu et entre dans la maison.
« -J’ai proclamé la révolution déclare-t-il.
– C’est bien lui, répond Jean-Baptiste Ouédraogo, car au moins c’est plus clair et maintenant on est tous tranquilles. Mais avant ce n’était pas la ligne arrêtée. Et moi qu’est ce que je deviens ?
– Si tu veux je te fais évacuer, toi et ta famille car tu connais le peuple, il ne va pas te laisser tranquille.
– Moi aussi je connais le peuple. S’il en est ainsi, je préfère rester au pays et nous allons tous suivre la Révolution ».
Tous deux ressortent assez rapidement. Le président déchu est emmené en lieu sûr au palais de la présidence par Vincent Sigué où il va passer la nuit. Sankara vient le voir le lendemain matin vers 7h30 pour lui rendre compte de la situation et lui promettre de le libérer dès que la situation le permettra. Jean-Baptiste Ouédraogo est ensuite transféré au Conseil de l’Entente dans la matinée puis le soir à Po où il sera incarcéré deux ans à Po avant d’être mis en liberté surveillée. Cependant les deux véritables maîtres du pouvoir déchu sont encore libres. Lorsque les commandos investissent la maison de Gabriel Somé Yorian, ils découvrent qu’il est déjà en fuite.

Gilbert Diendéré, adjoint de Blaise Compaoré au CNEC de Pô au moment des faits.

 

Peu confiant dans la capacité et la volonté des troupes Ouagalaise à s’opposer à l’opération en cours qu’il comprend vite comme le retour des officiers progressistes, il s’est enfui rejoindre le commandant Lompo Karim à Ouahigouya. Fidèle Guebré, lui, est à Dédougou à la tête de ses commandos. Ils finiront par se rendre le 7 août. Ils seront tous les deux exécutés, officiellement « à la suite d’une tentative d’évasion ». Peu avant 22 heures, Thomas Sankara, accompagné de Gilbert Diendéré et d’une dizaine de commandos arrivent à la radio. Ils tambourinent à la porte pour se faire ouvrir mais aucun coup de feu n’est tiré. Emu et quelque peu essoufflé, il lit une déclaration où il rend hommage aux militaires qui viennent de s’emparer du pouvoir et annonce la création d’un conseil national de la révolution. Une révolution commence qui bouleversera la Haute Volta, devenue l’année suivante le Burkina Faso, « le pays des hommes intègres ».
Source : Bruno Jaffré

La Rédaction

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