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La France dans le piège malien

Au coeur du Sahel, le dispositif antidjihadiste français s’acquitte avec bravoure d’une mission impossible.

Il faut deux bonnes heures au Hercules C-130 de la Minusma -la mission des Nations unies au Mali- pour parcourir les 1 200 kilomètres qui séparent Bamako de Gao, ancienne capitale de l’empire songhaï et tête de pont de l’âpre lutte engagée contre le djihadisme au Sahel. A son bord, un casting cosmopolite à souhait : deux officiers bangladais, une équipe de la BBC, des dignitaires touareg coiffés de leur chèche, quelques femmes en boubou, une sergeant de l’US Army en treillis de camouflage et un délégué de La Croix-Rouge.

Quand l’avion de transport ventru se pose sur la longue piste de latérite balafrant l’emprise gigantesque que se partagent les Casques bleus, les Forces armées maliennes (FAMa) et les Français du dispositif Barkhane, un soleil ardent embrase déjà ce coin de désert à peine irrigué par les méandres du fleuve Niger. Un site ultra-sécurisé, mais certes pas invulnérable. Pas plus que le « super-camp » de Tombouctou, cible, le 14 avril, d’un assaut terroriste d’une ampleur et d’une audace inédites.

Des kamikazes lestés d’une ceinture explosive

Ce samedi-là, au coeur de l’après-midi, la base de la Minusma, que jouxte une enclave Barkhane, essuie une salve de mortiers. Prélude au déboulé de trois voitures piégées qui tentent de forcer le passage, tandis qu’une poignée de kamikazes lourdement armés, certains lestés d’une ceinture explosive, s’infiltrent dans l’enceinte. « Belle combinaison », concède un haut-gradé tricolore. Et préparatifs soignés, comme l’attestent la durée des combats -plus de quatre heures-, le maquillage des bombes roulantes aux couleurs de la Minusma ou des FAMa et le port d’uniformes tantôt onusiens, tantôt maliens. Bilan de l’attaque, revendiquée le 20 avril par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), alliance forgée en mars 2017 sous la férule du djihadiste touareg Iyad ag Ghali : un Casque bleu burkinabé tué, une dizaine de soldats de la paix et sept Français blessés, 15 assaillants « neutralisés ». Euphémisme de rigueur pour « éliminés ».

« Un revers cinglant », confie à L’Express le général de division Bruno Guibert, commandant de la force Barkhane, ou « Comanfor ». Vraiment ? Bien sûr, on est très loin du carnage escompté. Bien sûr, le contingent bleu-blanc-rouge paie ainsi le prix de ses succès : nul doute qu’ag Ghali tenait à venger la liquidation récente, lors d’un raid aérien, de plusieurs de ses lieutenants ; donc à restaurer sa crédibilité et son pouvoir d’attraction, tout en intronisant à la faveur d’une action d’éclat son nouvel état-major. Une logique de représailles également adoptée par ses rivaux de l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS) : moins d’un mois après l’échec de l’embuscade tendue près de la frontière nigérienne à un convoi tripartite -Barkhane, FAMa et milices d’autodéfense locales-, échec fatal à une trentaine des leurs, ces émules de Daech ont perpétré fin avril un double massacre dans deux campements touareg.

Faut-il mourir pour Tombouctou ? Doit-on risquer sa vie pour le Sahel ? Depuis août 2014, date à laquelle le dispositif Serval a été rebaptisé Barkhane et élargi aux cinq pays jugés les plus menacés -Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad-, soit une zone aride et hostile vaste comme l’Europe, les 4500 hommes du contingent français s’échinent à contenir un mal que nul ne peut prétendre éradiquer. « Deux handicaps majeurs, résume un vétéran des « opex » (opérations extérieures). D’abord, les élongations qu’impose l’immensité de l’espace. L’Afghanistan, c’est un mouchoir de poche ; le Sahel, une nappe 24 couverts. Ensuite, l’abrasivité du terrain. Le sable a la finesse de la farine. Ajoutez-y la rocaille et la chaleur intense, et vous obtenez un mélange aussi éprouvant pour le matériel que pour les personnels ».

Autre écueil, les limites de l’arsenal technologique : « Il n’y a qu’au cinéma que les satellites et la surveillance électronique aérienne décèlent le moindre mouvement, ironise un autre galonné familier des champs de bataille africains. Ici, dès que le vent se lève et ensable l’horizon, plus rien ne décolle ». Là n’est pourtant pas l’essentiel.

Des djihadistes liés aux criminels et aux trafiquants

Fort du pacte passé avec réseaux criminels et trafiquants de tout poil, le djihadisme mute, mais ne se rend pas. Il essaime, s’enracine dans un tissu social rongé par l’indigence et le sentiment d’abandon, se fragmente en cellules légères et mobiles dont les caches regorgent d’armements et de munitions. Cette nébuleuse ne compte dit-on qu’un demi-millier de combattants opérationnels. Trop peu pour bâtir une armée ; mais bien assez pour orchestrer raids dévastateurs et hécatombes aveugles. D’autant que le chapitre sahélien du djihad global peut miser sur la complicité, consentie ou contrainte, d’une cohorte d’indicateurs, guetteurs, courriers et porte-flingues. De plus, si le GSIM d’Iyad ag Ghali et l’EIGS d’Adnan Abou Walid al-Sahraoui émanent de deux matrices concurrentes -al-Qaeda pour l’un, Daech pour l’autre-, il leur arrive de nouer des alliances ponctuelles.

Ce qui les soude ? Un objectif commun. Il ne s’agit plus de courir après la chimère de l’entité territoriale homogène et souveraine, mais de chasser les forces étrangères puis de dicter au pouvoir civil de Bamako, miné par sa faiblesse chronique, un compromis avantageux. Il va de soi que l’état-major français tente d’adapter sa riposte à la nouvelle donne, privilégiant désormais les sorties au long cours -cinq à six semaines- et la collecte de renseignement humain. Notamment dans le secteur dit « des trois frontières », aux confins du Mali, du Niger et du Burkina. Une inflexion tactique nécessaire ? Sans doute. La panacée ? Certes pas.

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